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La «Retenue» de l’artiste Kapwani Kiwanga à Bordeaux, ancien haut lieu du commerce colonial

D’origine tanzanienne, née en 1978 au Canada et vivant aujourd’hui en France, Kapwani Kiwanga figure parmi les meilleurs artistes contemporains de sa génération. Lauréate du prix Frieze 2018 et du prix Marcel Duchamp en 2020, elle représentera le Canada à la Biennale de Venise en 2024. Au prestigieux CAPC de Bordeaux, elle vient d’inaugurer « Retenue », une installation monumentale faisant écho au passé colonial et esclavagiste, mais aussi à un meilleur futur et vivre ensemble possibles.

La grande nef du musée d’art contemporain de Bordeaux (CAPC) est un lieu mythique. Depuis l’ouverture du centre d’art, il y a 50 ans, beaucoup de très grands artistes contemporains l’ont investi : Richard Serra, Keith Haring, Christian Boltanski, Daniel Buren, Annette Messager… mais Kapwani Kiwanga est la première artiste d’origine africaine à habiter artistiquement ce lieu construit en 1824. Une décision hautement symbolique, car, autrefois, ces murs aujourd’hui classés servaient comme un entrepôt stratégique pour le commerce colonial, c’est-à-dire les denrées produites par les esclaves.

« C’est un endroit impressionnant, s'enthousiasme Kapwani Kiwanga. Je me rappelle d'être venue ici pour voir des expositions et d’avoir été émerveillée par le volume de cet espace. Quand l’invitation est venue pour investir cet espace, j’étais impressionnée, excitée, honorée. Du coup, pouvoir lier vraiment ces deux histoires, l'histoire de ce centre d'art et tous les grands gestes artistiques qui ont été déployés ici, mais aussi l'histoire de la ville de Bordeaux et de ce lieu, l'entrepôt, tout cela collait avec ma façon de voir l’art, c’est-à-dire toujours poser des questions sur l’histoire du lieu quand je fais des installations sur place. »

« C’est une tentative de faire un pont »

Au-delà de ses origines, Kapwani Kiwanga a l’œil formé par ses études en anthropologie et en religion comparée. Pas étonnant que son installation nous fait découvrir autrement la nef. Avant d’être une œuvre visuelle, son installation Retenue provoque des sensations : c’est monumental, c’est bleu, c’est doux. L’espace nous enveloppe, les rideaux de cordes nous interrogent, l’ambiance ouvre les portes de notre attention. Entrer dans la grande nef, c’est comme entrer dans une cathédrale. Jadis, l’entrepôt Lainé (nommé d’après un ministre d’État de Louis XVIII) a été construit sur un plan basilical, sur trois niveaux. L’espace majestueux de l’intérieur est structuré autour d’une double nef centrale, portée par des dizaines de piliers et d’arcs dessinés en demi-cercle parfait. Chez Kiwanga, pas de prière, mais une invitation à la contemplation. Pas de religion, mais la présence d’une réflexion esthétique. Pas de transformation mystique, mais l’espoir d’un changement possible.

« Peut-être c’est une tentative de faire un pont, concède-t-elle. Moi, j’étais inspirée par le passé, par l'architecture du bâtiment. Mais dans tous mes gestes artistiques, il y a un pas vers l’avant en disant : qu’est-ce que les sociétés, qu’est-ce que nous, en tant qu’êtres humains, comment pouvons-nous être dans le futur peut-être plus juste l’un avec l’autre ? Plus aimant ? Plus doux envers notre environnement ? J’espère que cette installation permettra une expérience qui peut nous emmener d’aller vers ce type de relation avec l’autre, mais aussi avec l’environnement. »

[Vidéo] L'artiste Kapwani Kiwanga en un mot, un geste et un silence

Kapwani Kiwanga, artiste plasticienne canadienne d’origine tanzanienne, en un mot, un geste et un silence. © Siegfried Forster / RFI

Les cordes, le bleu et l'eau

Aux matériaux « durs » utilisés à l’époque par Claude Deschamps (le célèbre architecte du Pont de pierre, 486 mètres de long et premier pont de Bordeaux) - la pierre de Bourg, la briquette d’argile et du pin d’Oregon -, l’artiste plasticienne ajoute des matières « souples » : des cordes, le bleu et l’eau. Les 53 (!) kilomètres de fils tressés en cordes ont été fabriqués exprès dans une corderie locale, selon des méthodes de tressage vieilles de plusieurs siècles. L’univers bleu renvoie à l’indigo transporté à l’époque coloniale, et l’eau renvoie à la Garonne ayant jadis rendu possible le commerce triangulaire, cette « traite négrière » reliant l’Europe, l’Afrique et l’Amérique :

« Le bleu est inspiré par les registres des différents matériaux qui sont passés par cet endroit, par l’entrepôt, avance l’autrice de cette installation immersive. L’indigo était un des produits, une des plantes, qui avait circulé dans le commerce triangulaire. L’indigo est passé par Bordeaux. D’abord, le bleu est venu de cela. L’eau évoque ou honore le fait que la Garonne passe juste à une distance de 150 mètres d’ici. Ce lieu existe, et Bordeaux existe en tant que centre commercial et économique, parce qu’il y avait ce fleuve. Je voulais penser aussi le lien entre le man made, l’architecture faite par l’homme, et la nature. C’était important pour moi. Je voulais faire une boucle, relier ces choses, un peu comme une architecture à l’envers. Pour cela, il y a deux incisions dans le sol de la nef qui relient cette eau qui "tourne", qui circule en circuit fermé, vers l’imaginaire du sous-sol, et après éventuellement vers la Garonne. »

L’influence du colonialisme sur la culture contemporaine

Retenue, son installation au Capc de Bordeaux, composée de rideaux de cordes bleus flottant dans l’espace, exige un regard tout en nuance. Ces rideaux-là ne cachent pas, mais révèlent des choses. Comme si Kiwanga avait remplacé les murs et les grilles de la séparation et de la ségrégation d'autrefois par des rideaux souples et mouvants. Ce sont des rideaux « intelligents » faisant danser la lumière et transportant délicatement un ruissèlement d’eau du plafond au sol à travers un dispositif de tuyaux en miniature, avec le son amplifié de chaque goutte d’eau tombée dans la gouttière creusée dans le sol. Un tableau « liquide » à la fois capable de brouiller nos certitudes et d’aiguiser notre regard.

Les œuvres de Kapwani Kiwanga ressemblent souvent à des explorations percutantes de l’histoire et de l’influence du colonialisme sur la culture contemporaine. Au-delà de sa formation en sciences sociales, l’artiste a travaillé aussi dans le cinéma documentaire avant de s’engager dans l’art visuel. Au cœur de son œuvre s’impose la mémoire d’événements historiques toujours dotée de points de vue multiples pour mettre en question l’état actuel des choses. Son lien avec l’Afrique et les questions de décolonisation composent le fil rouge de sa démarche artistique. En 2011, elle se met en scène dans un cycle de performances afro-futuristes et multimédia en tant qu’anthropologue expliquant l’histoire des États-Unis d’Afrique après leur fondation en 2058. Son projet Maji Maji, réalisé en 2014 au Jeu de Paume, raconte le soulèvement de plusieurs tribus africaines au début du XXe siècle dans une région colonisée par les troupes allemandes que nous appelons aujourd’hui la Tanzanie.

Flowers for Africa s’intitule un projet en cours depuis dix ans. Avec ces « Fleurs pour l’Afrique », elle reconstitue avec malice et gravité les bouquets de fleurs utilisés pour des cérémonies et négociations dans le cadre de l’indépendance de pays africains. Pendant l’exposition, les fleurs ont vocation de flâner, changer, sécher…  La matérialité des choses faussement considérée comme banale entre ainsi en dialogue avec la mise en scène et la mythologie de l’indépendance des nouvelles nations décolonisées sur le continent africain. En 2017, son exposition A Wall is just a Wall se penche sur l’histoire du contrôle des corps. Un an après, son installation Shady (« À l’ombre ») se veut comme une métaphore des tensions entre les Six Nations et les communautés de colons au Canada. Avec Off-Grid (2022), elle explore l’histoire de la surveillance par la lumière des Noirs dans les quartiers défavorisés à New York.

Vue sur l’installation « Retenue » de l’artiste Kapwani Kiwanga au CAPC de Bordeaux.
Vue sur l’installation « Retenue » de l’artiste Kapwani Kiwanga au CAPC de Bordeaux. © Siegfried Forster / RFI

Les origines tanzaniennes et les mémoires collectives

Quant à Retenue, un mot désignant l’action de retenir, de garder quelque chose, avec son installation aussi monumentale que fragile, qu’est-ce que Kapwani Kiwanga veut arracher à ce lieu qui fut jadis l’entrepôt des denrées coloniales ? « Quand j’ai pensé à Retenue, il y avait cette retenue d'eau. Ce bâtiment, comme d'autres bâtiments à Bordeaux, est construit en plusieurs niveaux, dont un niveau au sous-sol qui permet à la Garonne, à marée haute, de rentrer et puis de ressortir sans que le bâtiment soit endommagé. Dans "retenir", il y a un double sens : garder pour pouvoir approvisionner, pour donner. Mais "retenue" concerne aussi tous les matériaux qui étaient stockés ici. En même temps, cela signifie garder pour pouvoir nourrir. Mais garder, cela peut aussi être une contrainte. Le terme "retenue" contient tout cela. »

Le jour de la présentation de son œuvre à Bordeaux, Kapwani Kiwanga elle-même se présente sous sa superbe chevelure noire en blouse rouge et arborant un grand sourire. De la même manière qu’elle s’est donnée comme ligne de conduite de ne pas se montrer devant la caméra, l’artiste plasticienne n’aborde jamais frontalement ses sujets. Née à Hamilton, en Ontario, au Canada, d’origine tanzanienne, Kapwani Kiwanga vit et travaille aujourd’hui à Paris, en France. Par son parcours de vie, elle est confrontée à au moins trois mémoires collectives. D’abord à celle de la Tanzanie avec son île de Zanzibar, sachant que cette dernière fut pendant deux siècles le centre de la traite négrière en Afrique de l’Est. Puis à la mémoire collective du Canada, dont le passé est imprégné à la fois de l’histoire coloniale et de l’esclavage, ce dernier ayant été pratiqué et par des groupes autochtones et par des colons européens. Sans oublier la mémoire collective de la France dans la matière, du « Code noir » sous Louis XIV, jusqu’à l’instauration en 2006 sous le président Chirac d’une Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions. Bordeaux paraît donc être le lieu idéal pour cette installation, car le rôle de la ville dans l’histoire du commerce triangulaire est bien connu et commence à être aussi de plus en plus assumé.

« Je n’utiliserais pas le mot "décoloniser" »

Parmi ses défis artistiques clairement affichés se trouve une volonté d’« apprendre à décoloniser ». Reste à savoir : les descendants d'esclaves et les descendants de colonisateurs, peuvent-ils « apprendre à décoloniser » de la même façon, à partir de la même installation artistique, sur le même lieu ? « Je n’utiliserais pas le mot "décoloniser", rétorque-t-elle. C’est un mot que d’autres personnes utilisent. Moi, je préfère penser à changer notre regard. Nous sommes des humains qui habitent l’espace ensemble. Je ne vois pas l’installation comme une référence à l’esclavagisme, mais plutôt à une économie de commerce, qui est en partie ça, mais qui est en même temps beaucoup plus grande. Du coup, je ne vois pas une division entre deux camps ou deux groupes de personnes. Je vois des personnes qui expérimentent un espace et une histoire communs. C’est une expérience commune : comment ces grands mouvements capitalistes dans le monde ont-ils changé comment les gens se relatent entre eux, comment les pays se dessinent, comment les pouvoirs changent… C’est notre histoire moderne. »

► Retenue, installation immersive de Kapwani Kiwanga dans la nef du CAPC de Bordeaux, jusqu'au 7 janvier 2024.