Niger
This article was added by the user . TheWorldNews is not responsible for the content of the platform.

Icône visionnaire ou dynaste autoritaire? Sheikh Hasina, l'insaisissable dirigeante du Bangladesh

Élue quatre fois Première ministre depuis 1996, Sheikh Hasina est la figure politique incontournable du Bangladesh. Si elle a projeté le jeune pays d’Asie du Sud dans le club des économies émergentes, les espoirs de démocratisation qu’elle portait ont été douchés.

De notre correspondant régional

L’ONU l’a fait championne de la Terre pour sa politique climatique. Sa politique d'accueil des réfugiés Rohingyas lui a valu une reconnaissance planétaire, et elle est souvent citée parmi les femmes les plus inspirantes au monde. Il faut dire qu’avec près de vingt ans à la tête du Bangladesh, Sheikh Hasina, 75 ans, détient le record mondial de longévité pour une femme dirigeante. Un record à la mesure de l'icône politique qu’elle est aux yeux de beaucoup de Bangladais. 

De son côté, Reporters sans frontières décrit Sheikh Hasina comme une « prédatrice coupable de dérive autoritaire ». Le 19 juillet dernier, Amnesty International a alerté à nouveau sur la répression dont les opposants sont victimes au Bangladesh. Ce week-end, des heurts avec la police ont éclaté dans la capitale Dacca, ou des milliers de manifestants dénoncent les élections à venir en janvier 2024, qu’ils estiment truquées d’avance.

À lire aussiBangladesh: heurts entre la police et des manifestants opposés à la Première ministre à Dacca

D'abord un symbole de lutte pour la démocratie 

Alors pourquoi un tel grand écart ? Le parcours politique de Sheikh Hasina est intimement lié à l’histoire turbulente de son pays. Son père, Sheikh Mujibur Rahman, est le héros de l’indépendance du Bangladesh, anciennement Pakistan Oriental qui se sépare de l’actuel Pakistan en 1971. Son parti, la ligue Awami, milite pour un État démocratique basé sur l’identité et la langue régionale bengali, plutôt que la religion musulmane, sur laquelle le Pakistan est dessiné après la partition de l’Inde, en 1947. 

Tout bascule en 1975, lorsque sa famille est assassinée lors d’un coup d'État au Bangladesh. Seules Sheikh Hasina et sa sœur, alors en Allemagne, survivent avant de se réfugier en Inde. Cet événement fondateur « lui a donné cette volonté inflexible de perpétuer l’héritage de son père et de développer son pays », analyse Pinak Ranjan Chakravarty, ancien ambassadeur indien à Dacca. D’autres jugent que ce drame lui insuffle, avant tout, un désir de vengeance.

S’ensuit une période de dictature militaire. Devenue présidente de la ligue Awami, Sheikh Hasina est régulièrement emprisonnée et devient un symbole de la lutte pour la démocratie. En tant que cheffe de l’opposition, elle se bat pour des élections libres qu’elle remporte finalement en 1996, après des grèves massives. Elle perd les élections de 2001, mais est ensuite réélue Première ministre en 2009, 2014 et 2019. En 2024, elle se présentera donc pour un cinquième mandat.

La ligue Awami coupable d'exactions envers ses opposants 

Le paradoxe est que Sheikh Hasina se retrouve aujourd’hui dans l’exacte position de ceux qu’elle a combattus : la ligue Awami est tenue coupable d’exactions et assassinats contre ses opposants. Depuis la loi sur la sécurité numérique de 2018, un message critique sur les réseaux sociaux est passible de prison. Le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) qu’elle a détrôné au nom de la démocratie en 1996, a boycotté les élections en 2014 et menace de faire de même en 2024 si elles ne se tiennent pas sous un gouvernement intérimaire neutre. 

« Lors d’une récente élection à Dacca, seuls 11,5 % des votants se sont déplacés. Les élections ont perdu toute crédibilité aux yeux des Bangladais, y compris les supporters de Sheikh Hasina », décrit Mubashar Hassan, expert de la politique du Bangladesh à l'Université d’Oslo en Norvège et né à Dacca. « C’est une dirigeante déterminée, accusée par l’opposition et les médias d’autoritarisme, mais le Bangladesh reste une démocratie », avance de son côté l’ancien ambassadeur indien Pinak Ranjan Chakravarty. 

Une image progressiste à l'international

Contestée dans la rue par des partis se revendiquant islamistes, Sheikh Hasina jouit encore d’une image progressiste et laïque à l’étranger. Elle peut compter sur le soutien d’importantes puissances régionales, à commencer par l’Inde, qui a soutenu militairement contre le Pakistan l’indépendance du Bangladesh sous Indira Gandhi. Elle a conclu d’importants traités sur la répartition des eaux avec New Delhi, où elle a été reçue par le Premier ministre Narendra Modi, en septembre 2022. 

La Première ministre du Bangladesh pourra faire valoir aux élections son bilan économique : avec 170 millions d’habitants sur un territoire quatre fois plus petit que la France, le Bangladesh part de loin. Il connaît désormais une croissance soutenue et des progrès dans les infrastructures, la santé ou l’éducation. Selon Oxfam, le pays se classe cependant parmi les plus inégaux du monde (148e sur 157). Sheikh Hasina est accusée de détourner les richesses au profit d’un cercle de fidèles qui assurent sa domination. La « Dame de fer » est donnée gagnante, mais à quel prix ?

À lire aussiLe Bangadesh inaugure sa première ligne de métro aérien à Dacca