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Colombie: grâce au «cessez-le-feu avec l’ELN, on peut espérer une baisse des homicides»

Près d’un an après l’arrivée de Gustavo Petro à la présidence de la Colombie, le 7 août 2022, un cessez-le-feu doit rentrer en vigueur jeudi 3 août pour trois mois avec la dernière guérilla active, l’Armée de libération nationale (ELN). Lui-même un ancien guérillero, Gustavo Pétro, devenu le premier dirigeant de gauche du pays, doit faire face à un chemin semé d’embûches vers la « paix totale » qu’il a promise. Entretien avec Lina Penagos, docteur en sciences politiques à l’Université Paris-Est.

L’une des actions les plus notables du premier président de gauche de la Colombie est la reprise des pourparlers avec la dernière guérilla active, l’ELN. Le passé d’ancien guérillero du président Petro ne lui rend pas la tâche plus aisée, au contraire. Entretien avec Lina Penagos, docteur en sciences politiques à l’Université Paris-Est, spécialiste entre autres de l’économie souterraine entre la Colombie et le Venezuela.

RFI : Quel agenda Gustavo Petro s’est-il fixé dans les négociations avec les guérillas en Colombie ?

Lina Penagos : D'un côté, il a décidé la reprise des actions concrètes avec les anciens membres des Farc. Il cherche à accélérer en particulier les actions prévues dans les accords de paix signés en 2016 avec la guérilla. Beaucoup d'entre elles ont pris du retard sous le précédent gouvernement, à commencer par la réforme agraire. Or, seule leur application permettrait une réelle réincorporation efficace des anciens combattants.

Gustavo Petro arrive avec sa devise de la « paix totale », par laquelle il s'engage notamment à rendre concret tout ce qui a été prévu par les accords de paix. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire.

Avec l'ELN [Ejercito de Liberacion Nacional, guérilla d'inspiration marxiste-léniniste], la négociation est très différente car on ne parle pas avec une organisation centralisée, mais plus fédérale qui vise à contrôler différentes zones, en particulier à la frontière vénézuélienne. Le gouvernement Petro a mené des actions très concrètes pour instaurer la confiance. Il a nommé Otty Patiño, un ancien guérillero des M19 [l’ancienne guérilla de Gustavo Petro - NDLR] pour diriger la délégation du gouvernement. Cela prendra des années, car ce dialogue a été rompu pendant trois ans et pendant ce temps-là, pendant que l'ELN était dans une sorte de limbes politiques à la Havane, les actions violentes de la guérilla sur le territoire colombien se poursuivaient, au grand dam des populations rurales.

Avec le cessez-le-feu qui doit entrer en vigueur ce jeudi 3 août, on peut espérer la diminution des morts violentes, au moins dans les régions où l'ELN a une participation importante. Est-ce que cela va permettre l'avancement ou pas des négociations ? La question reste en suspens. Le gouvernement Petro avance avec un agenda à mon sens très généraliste, mais c'est ce qui en même temps permettrait de trouver des points de convergence et d'avancer.

Il doit en quelque sorte rattraper le temps perdu sous son prédécesseur ?

Le fait d'avoir rompu tous les canaux de communications entre Bogota et Caracas sous le gouvernement d’Ivan Duque [précédent président colombien, issu d’une frange dure de la droite - NDLR] n'a fait qu'accroître cette problématique [le Venezuela de Nicolas Maduro est un des États parrains des pourparlers avec l’ELN - NDLR]. La zone est abandonnée depuis au moins trois ans. Ce qui n'a fait que compliquer la situation et permettre à l'ELN de se répandre, se positionner et d'avoir un contrôle quasi total sur certains territoires tout au long de cette frontière, dont Arauca, où on a l'impression d'avoir un État dans l'État. Cela n'était pas le cas il y a cinq ans. C'est tout à fait nouveau et ça met l'ELN dans une position de force dans les négociations.

Pour la première fois, vous avez un gouvernement qui se proclame de gauche, mais dont le président dit aussi « je gouverne mais je n'ai pas le pouvoir, c'est d'autres qui l'ont » : il a hérité d'un pays où les violations des droits de l'homme sont extrêmement importantes. Une commissaire spéciale de l'ONU vient d'être désignée pour constater les raisons des retards dans l'application des accords de paix signés avec les Farc.

La Colombie garde une image d'instabilité et de manque de clarté dans ses stratégies, ce qui accroît le malaise parmi les forces armées, notamment. L’an dernier, Petro a initié sa présidence avec un accord national regroupant différentes forces politiques : le contexte est désormais tout à fait différent.

Est-ce que le slogan de la « paix totale » n’était pas en lui-même utopique ?

Le président Petro a reconnu lui-même dans un de ses discours récents, que le mot grandiloquent avait été mal choisi. C'est bien évidemment une utopie d'un point de vue purement pragmatique. Et s'il s'agit de se doter d'un cadre de lois qui permette d'établir l'ordre de la justice, on en est très loin au vu de la situation dans les territoires : les taux d'homicide ne cessent d'augmenter, notamment sur la côte pacifique, sans parler de la frontière avec le Venezuela.

La Colombie a acquis une expérience certaine à travers les institutions formées autour de tous ces processus de paix et qui nous permettent de continuer sur une voie, à mon sens, plutôt positive. Mais en face, on a un scénario très compliqué d'un point de vue légal et juridique. Sans compter que la confiance du peuple s'est amoindrie par rapport à l'an dernier.

Pourtant, de nombreuses réformes doivent encore être votées par le gouvernement.

Et l'un des points où c'est le plus compliqué, c'est justement celui qui concerne la réforme rurale. Le gouvernement Petro essaye de passer la loi qui permettrait de récupérer beaucoup plus de terres. À ces sujets-là, la présence de José Félix Lafaurie [représentant des éleveurs colombiens de bétail - NDLR] dans le dialogue avec l'ELN est très important pour faire en sorte que les grands entrepreneurs et propriétaires terriens acceptent de vendre plus de terres. Cela afin que soient distribués de manière beaucoup plus égalitaire, le travail, la terre et les ressources en Colombie.

Il y a des avancées, mais elles sont extrêmement lentes. L'accord de paix prévoyait que trois millions d'hectares soient transférés et le million n'a même pas été atteint. Les difficultés institutionnelles et bureaucratiques empêchent les choses de se concrétiser. Certes, ce n'est que la première année du gouvernement Petro, mais c'est aussi une année où il a lancé plusieurs réformes : une réforme rurale, une réforme du système de santé, celle du système de retraite et plein d'autres qui ont, quelque part, diminué son capital politique. Tout cela en même temps que des négociations d'une importance extrême, justement, pour son projet politique.

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