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Angela Sofia Sterzer, la danse manipuri accrochée au cœur

Chorégraphe et danseuse, l'Allemande Angela Sofia Sterzer est installée à Paris. Elle pratique et enseigne la danse manipuri, l’une des plus anciennes danses classiques indiennes, qu’elle mélange à la danse contemporaine. Rencontre avec cette artiste qui chante, passionnée par les femmes fortes, et qui, non, ne fait pas de la danse Bollywood.

Quand Angela Sofia Sterzer parle de danse, elle joint souvent le geste à la parole. Elle redresse son buste, l’incline légèrement en arrière sur sa chaise, et ses bras et ses jambes se déploient. Chorégraphe et danseuse, ce petit bout de femme est installé depuis bientôt trente ans à Paris, où elle enseigne la danse manipuri.

« On me demande souvent si je fais du Bollywood, je réponds que non, qu’il s’agit d’une danse classique indienne », glisse-t-elle. Venue de l’État de Manipur, dans le nord-est de l’Inde, cette discipline ancestrale est devenue « la source » de son travail.

Pour décrire cet art dont elle s’est faite ambassadrice en France, Angela compare ses « pas rebondissants » à ceux d’un tigre. « C’est une danse qui est très proche de la nature. Mon partenaire de danse, Manju Elangbam, dit que c’est une méditation flottante, sourit-elle. Il a raison, parce qu’on est toujours entre le sol et le ciel. Dans beaucoup de textes, il est écrit que c’est une danse qui ondule, avec des mouvements qui sont toujours en huit, dans un flux permanent. » Elle évoque aussi une danse très « gracieuse » et « humble », dont les gestes sont « presque calligraphiques » et, l’énergie, proche du tai-chi.

De la danse contemporaine à la danse indienne

En la rencontrant au jardin du Luxembourg, on se demandera comment une Allemande de 54 ans, installée en France, a bien pu se piquer de danse indienne. Une bonne heure et demie de conversation permettra d’y voir plus clair dans cette géographie éclatée.

Ayant grandi en Bavière dans une famille très francophile, Angela multiplie les séjours linguistiques durant les vacances. Ce qui lui permet de nouer un premier lien avec la France. Enfant, elle est fascinée par les danses folkloriques qu’elle voit « sur les marchés de printemps ». « J’avais une copine qui était dans un groupe de danseuses. Moi, non. Je commençais déjà à faire des chorégraphies dans la cave. C’était un rêve pour moi », dit-elle.

Délaissant la gymnastique à l’adolescence, elle décide de plonger dans la danse classique. Une fois son bac en poche, elle part étudier à Munich. Elle a dans l’idée de faire de la danse contemporaine. À la fin des années 1980, Paris connaît un bouillonnement en la matière, attirant des danseurs et des chorégraphes du monde entier. Angela danse avec la compagnie de l’Espagnol Martin Padron et passe d’un cours à l’autre. Attirée par l’école belge, elle tente rejoindre la troupe d’Anne Teresa de Keersmaeker, mais échoue.

Une bourse lui permet de mettre en scène Pour Damia, un spectacle autour de Damia. Avec cette première chorégraphie sur la chanteuse réaliste – une autre suivra sur Anaïs Nin, notamment –, Angela s’intéresse à celle qui fut la première dame en noir de la chanson française, avant Piaf, Barbara ou Juliette Gréco. Il y a une drôle de résonance entre Damia, la chanteuse qui rêvait d’être danseuse, et Angela, la danseuse qui a nommé sa compagnie La danse qui chante et pousse volontiers la chansonnette.

Ce qui l’a mené à la danse indienne ? Le souvenir du danseur malaisien Lari Léong, qui fut l’un de ses professeurs avant de mourir prématurément du sida. Devenue professeur de danse contemporaine, elle découvre la danse manipuri en 2000 et c’est « un véritable coup de cœur ».

« Ce qui m’a touché, c’est la relation avec mon maître »

Chez Angela, la danse contemporaine est intimement liée à la danse manipuri. Trois ans plus tard, elle part apprendre ce style à Santiniketan, dans le Bengale-Occidental. « Ce qui m’a beaucoup touché, c’est la relation avec mon maître. Mon premier maître, Jatindra K. Singh, m’a toujours dit "oui". Quoi que je cherche à apprendre, c’était toujours : "Yes". Il n’y avait aucune limite », s’enthousiasme-t-elle.

Angela Sofia Sterzer et son partenaire de danse, Manju Elangbam, au musée Guimet, à Paris, en 2014.
Angela Sofia Sterzer et son partenaire de danse, Manju Elangbam, au musée Guimet, à Paris, en 2014. © Jean Gros-Abadie

État montagneux situé à la frontière avec la Birmanie, le Manipur est difficile d’accès pour les étrangers. Angela fait des allers-retours réguliers avec l’est de l’Inde, avant de se perfectionner au Manipur, aux côtés d’un nouveau professeur, Ibemubi Devi. En 2013, elle chorégraphie L’oiseau de feu, de Stravinsky, pour des danseurs manipuri, avec les encouragements de Pierre Boulez.

En 2017, elle est la première danseuse en Europe à être reconnue sur la liste du gouvernement indien comme danseuse solo manipuri et ne cesse de promouvoir cette danse partout. Un film qu’elle a réalisé retrace d’ailleurs son expérience.

Mais comment maîtriser une discipline aussi éloignée de sa culture ? Par quelle porte d’entrée y accéder ? « Ça passe par la vie ensemble. J’ai toujours vécu avec la famille de mon premier maître et de mon partenaire de danse, explique-t-elle. On connaît le rythme d’une journée. On sait comment on nettoie la maison, ce qui est une sorte de prière. On sait comment se côtoient les deux religions, l’ancienne religion du peuple Meitei et l’hindouisme, qui est arrivé au XVIIe siècle. »

À cause du Covid-19, Angela n’est pas retournée en Inde depuis trois ans. Mais elle vient tout juste de présenter son dernier spectacle et compte bien retourner au Manipur. Ces derniers temps, elle a recommencé à écrire dans sa langue natale, l’allemand, toujours en écumant les jardins parisiens.

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