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"J'y ai vu des choses déplorables": après le suicide d'une pensionnaire, les langues se délient dans cet Ehpad de Grasse

Elle nous a contactés, suite à notre premier article publié le 10 septembre dernier.

Sous anonymat, parce qu’elle sait qu’elle risque gros et ne veut pas perdre son emploi. Mais Sandra (le prénom a donc été modifié, ndlr), employée à l’Ehpad Sophie, tient à témoigner, "parce que c’est un devoir que l’on doit aux familles des pensionnaires".

Depuis le suicide d’une résidente le 26 août dernier (la malheureuse, âgée de 80 ans, s’est défenestrée), un mur de silence semble s’effondrer. Les langues se délient pour dénoncer les conditions de travail du personnel, pénibles voire insupportables, mais aussi les conditions de vie indignes des résidents. Jusqu’à provoquer cette défenestration volontaire?

"Vous savez, une personne âgée, ce n’est pas seulement la prescription de soins. Bien sûr, cette dame souffrait d’une lourde pathologie qui nuisait à son moral. Mais elle avait justement besoin qu’on s’occupe d’elle, qu’on discute ou qu’on l’accompagne en balade dans le jardin. Or, on n’a plus du tout ce temps-là à leur accorder", souffle Sandra, dépitée.

"Personnel à fleur de peau"

La faute à une pénurie de personnel, qui se serait accentuée ces derniers mois par pur souci de rentabilité.

"Depuis la Covid, c’est clair que nous ne sommes pas assez, mais durant la crise, on arrivait encore à gérer. Là, comme beaucoup de chambres restent vacantes, le groupe fait des économies sur le dos des employés comme sur celui des résidents."

Et d’évoquer un "personnel à fleur de peau", soumis à des cadences infernales pour "du travail à la chaîne" qui n’aurait pas le droit d’effectuer "plus de trois changes hygiéniques par jour" sur les patients.

"Bien évidemment, il en découle une forme de maltraitance sur les résidents, et lorsque leurs proches sont parfois très énervés, nous n’avons plus de réponse à leur donner, déplore-t-elle. Comment justifier ça auprès d’eux, qui paient une somme faramineuse pour leurs parents? Tout ça me fait très mal au cœur, car je n’ai pas cette vision de mon métier…"

"J’y ai vu de choses déplorables"

Parfois, certaines familles inquiètes ont même eu recours à des "accompagnantes indépendantes", rémunérées pour intervenir en complément à l’Ehpad. Laura (le prénom a été modifié, ndlr) est de celles-là: "Je devais tenir compagnie à une dame durant le goûter. J’ai vu des choses déplorables, avec des pauvres patients dont on faisait la toilette à midi, alors qu’on ne leur avait pas changé la couche depuis la veille au soir! En unité protégée, là où les personnes non autonomes ne peuvent pas manger seules, il y avait parfois deux aides soignantes pour gérer une quinzaine de résidents, c’était l’horreur. Je n’y retournerai plus jamais, l’ambiance est trop pourrie…"

Un système économique en train de s’effondrer

Le mardi 5 septembre, la directrice générale du Groupe Emera - gestionnaire de l’Ehpad Sophie -, Aline Remasson, organisait une réunion extraordinaire du CVS (Conseil de vie sociale), avec certains représentants des pensionnaires et du personnel.

"La direction reconnaît qu’il y a des améliorations à apporter et nous a promis des embauches progressives (notamment un médecin coordinateur et une infirmière spécialisée dont le recrutement serait en cours). Nous sommes persuadés qu’avec une équipe au complet, beaucoup de problèmes seront résolus", estime désormais Philippe Tabone, dont la belle-mère est soignée à l’Ehpad.

De son côté, Aline Remasson a évoqué avec nous des difficultés à recruter dans ce secteur, l’obligation contrainte de recourir à des salariés intérimaires ou vacataires moins impliqués, comme dans tous les établissements de ce type.

"Je n’y mettrai jamais un de mes parents!"

Mais la directrice générale d’Emera avait certifié que "les moyens humains seront déployés, et malgré les difficultés rencontrées, les familles continuent de nous faire confiance".

Une affirmation battue en brèche par un ancien cadre recruté par le groupe Emera en 2022, qui a finalement préféré démissionner au bout de quelque mois, en raison des incitations à faire avec toujours moins de moyens.

"Il y avait un fort turn-over du personnel, une équipe instable qui faisait la loi au détriment des pensionnaires, et les effectifs devaient être revus à la baisse en fonction du taux d’occupation. Les Ehpad reposent aujourd’hui sur un modèle économique qui est en train de s’effondrer. Moi, je n’y mettrai jamais un de mes parents!"

La saillie du député Lionel Tivoli

Il y a l’indignation des proches, la colère de certains employés, mais aussi une certaine récupération politique de Lionel Tivoli, député RN de la 2e circonscription, qui estime dans un communiqué de presse que "les parlementaires portent une part de responsabilité" dans le suicide de la pensionnaire à l’Ehpad Sophie.

Et ce dernier de préciser qu’il avait fait deux propositions de loi il y a quelques mois, l’une sur "le droit d’alerte et de dénonciation d’actes de maltraitance" (Ndlr: qui peuvent déjà être rapportés à la police ou à l’Agence régionale de santé); l’autre sur "l’extension du droit de visite des parlementaires aux établissements sociaux et médicaux sociaux".

Lionel Tivoli déplore que ces propositions aient été rejetées par les autres parlementaires. "Les Ehpad que les familles s’arrachent pourtant à prix d’or ne seraient donc plus que des entreprises aux considérations uniquement budgétaires?", s’interroge-t-il, avant de faire part de sa "honte et de sa colère".